À l’occasion de la nouvelle monographie consacrée à Henri Matisse, les éditions Cercle d’Art donnent la parole à son auteur Colin Lemoine, historien de l’art, critique et commissaire d’exposition. Dans cet entretien, il revient sur la genèse de l’ouvrage, sur sa manière d’aborder une œuvre aussi décisive que celle de Matisse, et sur les choix intellectuels et sensibles qui ont guidé son écriture. Une conversation au long cours, entre regard, langage et peinture, pour comprendre comment se construit une lecture juste d’un artiste qui n’a cessé de redéfinir la couleur, la ligne et l’espace.

Qu’est-ce qui vous a semblé essentiel de faire apparaître de Matisse dans cette monographie, au-delà des images et des œuvres les plus connues ?

 

Parce qu’il est l’un des plus grands artistes du vingtième siècle, Henri Matisse a été éminemment scruté, étudié. Il est donc toujours délicat d’offrir un regard nouveau, ou à défaut singulier. Il était essentiel de monter combien et comment Matisse livre une écriture plastique qui réunit le style et la stylisation, qui ne cède en rien sur un désir de synthèse si puissant qu’il sera le carburant de l’abstraction à venir, notamment américaine.

Matisse traverse de nombreux courants sans jamais s’y enfermer. Comment avez-vous abordé cette liberté radicale dans l’écriture du livre ?

 

Matisse côtoie ou traverse, sans jamais s’y arrêter vraiment, les grands « ismes » de la modernité – réalisme, néo-impressionnisme, fauvisme, expressionnisme. Sa création se charge de ces polarités puissantes, tout en restant remarquablement indépendante, mue par une énergie et un rythme propres. Dit autrement, Matisse va plus vite, trop vite ; son geste, y compris lorsqu’il est entamé par la maladie, trouve à sa renouveler magnifiquement, par les papiers découpés ou l’usage d’un pinceau fixé à une tige de bambou. Il était important d’insister sur cette liberté du corps, d’écrire aussi, entre les lignes, un éloge de la main.

Votre texte accorde une place importante à la notion de synthèse — entre couleur, ligne, décor et espace. Pourquoi cette idée vous semble-t-elle centrale pour comprendre Matisse aujourd’hui ?

 

Matisse, comme nul autre, va abolir les frontières – optiques et esthétiques – entre le fond et la forme. Rien ne prime entre une tapisserie fleurie et une femme affairée avec son compotier. Un pot de fleurs a le même statut qu’un sein, une blouse chatoyante qu’un visage graphique. Cette abolition, qui culmine avec les nombreuses danses peintes par l’artiste, procède d’une synthèse savante, d’un équilibre magistral entre la couleur et la ligne, celle-là excédant volontiers celle-ci. Matisse n’a que faire des épithètes « décoratif » ou « abstrait » ; ce qu’il veut, c’est peindre des précipités de monde, des synthèses irréductibles. En ce sens, il est plus proche d’Alberto Giacometti, qui fit de son aîné un portrait si poignant, que de Pablo Picasso, son grand rival.

Cette monographie s’adresse à un large public. Comment avez-vous travaillé l’équilibre entre exigence intellectuelle et accessibilité ?

 

Seule la langue et le regard peuvent répondre à cette double exigence – rigueur et simplicité. J’ai veillé à essayer de donner à voir par les phrases. Il fallait assigner de nombreuses œuvres, trouver des exemples précis, contextualiser, se rapprocher puis prendre du champ, essayer de séquencer un travail protéiforme et d’en repérer la cohérence souveraine. Je veux croire que cette monographie est gouvernée par la lisibilité et la fluidité, celles qui offrent à l’œil d’être un lecteur et un regardeur dans un même mouvement.

Si le lecteur devait ressortir de ce livre avec une seule idée forte sur Matisse, laquelle souhaiteriez-vous qu’il retienne ?

 

J’aimerais que l’on mesure à quel point Henri Matisse fut moins un peintre génial qu’un artiste pluriel, capable d’œuvrer certes en peintre mais aussi en sculpteur, en dessinateur et en graveur, en décorateur et en architecte. A cet égard, il était important qu’une section fût consacrée à sa sculpture seule, car ce détour par le volume permet à l’artiste d’affronter résolument une question immémoriale, de Lascaux à Giacometti : comment représenter une figure dans un espace – vu et vécu ? Et Matisse, ici, aura livré quelques réponses indélébiles…