À l’occasion du centenaire de la mort de Claude Monet et de la parution prochaine de la monographie que lui consacre Philippe Piguet, Cercle d’Art republie des extraits d’un texte paru il y a quinze ans dans Télérama. Un récit rare et intime consacré à Giverny — la maison, le jardin, le bassin des nymphéas — et à la mémoire familiale des Hoschedé-Monet, au cœur de l’époque où s’affirme la modernité de Claude Monet.
En 2026, la France célèbre le centenaire de la disparition de Claude Monet. Expositions à Giverny, à Paris, en Normandie ; accrochages consacrés aux œuvres, aux séjours à Rouen, aux vues de la Seine : l’année remet en lumière une figure centrale de l’art moderne.
Mais pour comprendre ce que fut réellement Giverny — la propriété, l’atelier, le bassin, le pont japonais — rien ne remplace la voix de celui qui l’a connu de l’intérieur.
Le 3 juin 2010, dans Télérama, Philippe Piguet publiait « Claude Monet, d’archives et de mémoire ». Quinze ans plus tard, alors qu’il vient de signer la nouvelle monographie de Claude Monet pour les éditions Cercle d’Art, ces pages résonnent avec une acuité particulière dans notre époque contemporaine. Nous en retranscrivons ici des passages essentiels.
« Hello ! Vous savez où est la maison de Monet ? »
Philippe Piguet commence par un souvenir d’enfance à Giverny, en Normandie :
« L’été, c’était toujours la même chose. Dès qu’il faisait beau, on voyait errer régulièrement sur la route du haut, celle qui traverse le village d’est en ouest, d’étranges pèlerins venus d’ailleurs qui semblaient avoir complètement perdu leur chemin. […] “Hello ! s’élançaient-ils dans un français qui n’en finissait plus de traîner, vous savez où est la maison de Monet ?”. Et chaque fois, c’était la même réponse : “La maison de Monet ? oui, oui… On est de la famille.” »
À l’époque, la maison de Claude Monet à Giverny n’était pas encore le musée qu’elle est devenue. On pouvait seulement faire le tour de la propriété, tenter d’apercevoir le bassin, écarter la canisse pour deviner les nymphéas.
Aujourd’hui, la visite de Giverny est devenue un passage obligé pour comprendre l’œuvre de Claude Monet et l’héritage de Claude Monet.
La maison, la famille Hoschedé, Alice
Giverny n’est pas seulement un lieu d’exposition ou de peinture. C’est d’abord une maison habitée, un espace de famille, un monde normand ancré dans les saisons, du printemps à l’automne. Avant d’être un musée en France, la propriété fut un lieu de vie, traversé par les voix, les repas, les conversations, les enfants et les fils qui grandissent sous le regard attentif de Claude Monet.
C’est cette dimension intime que rappelle Philippe Piguet lorsqu’il évoque la salle à manger jaune de la maison de Claude Monet à Giverny :
« […] la fameuse salle à manger jaune toute entière tapissée d’estampes japonaises, là même où Clemenceau, Geffroy, Mirbeau et tant d’autres s’étaient attablés. »
À travers cette image, c’est tout un quotidien qui réapparaît. Les estampes japonaises ne disent pas seulement l’influence de l’art japonais sur la peinture de Claude Monet ; elles inscrivent la maison dans une époque, dans un réseau d’amitiés artistiques et intellectuelles propre à cette époque décisive.
Au cœur de cette organisation se tient Alice Hoschedé, devenue Alice Monet après son mariage avec le peintre. Issue de la famille Hoschedé, elle s’installe avec ses enfants dans la maison de Giverny à la fin des années 1880. Autour d’elle se constitue une véritable famille recomposée : les enfants Hoschedé et les fils de Claude Monet grandissent ensemble dans cette propriété normande devenue centre de création artistique. Michel Monet, dernier fils du peintre et unique héritier, conservera la maison et le jardin après la mort de son père en 1926, assurant la transmission du lieu avant qu’il ne devienne musée.
Cette vie familiale n’est pas dissociée de l’œuvre de Claude Monet. Elle en constitue le cadre. La vie quotidienne à Giverny rythme les années du peintre : printemps dans le clos normand, été au bassin des nymphéas, automne dans l’atelier où s’élaborent les grandes œuvres tardives. Si la Seine toute proche, les séjours à Rouen ou au Havre, les voyages ponctuels nourrissent encore sa peinture, c’est bien le jardin de Giverny qui devient progressivement le premier motif, le centre absolu de son art.
Ainsi, la présence d’Alice, des enfants, de Michel, l’atmosphère familiale de la propriété, la gestion quotidienne du lieu, tout cela appartient pleinement à l’histoire de Claude Monet à Giverny. Maison, jardin, atelier, bassin : un même espace, un même projet, une même époque.
Philippe Piguet écrit :
« La simple vue de documents photographiques comme ceux qui montrent le bassin des nymphéas en son premier état alors qu’il n’est qu’un vulgaire trou tout juste surmonté d’un pont en arc de cercle en dit bien plus long que tout discours esthétique sur le projet de l’artiste. »
Le bassin, le pont, l’eau, les nymphéas : Claude Monet transforme sa propriété pour créer son propre motif. Il ne se contente plus de peindre la Seine, Rouen ou Le Havre. À Giverny, il invente un monde.
Plus loin, Philippe Piguet souligne :
« […] une aventure inédite qui ne relève pas seulement de l’ensemble des peintures qui en résultent […] mais de la mise en œuvre d’un concept qui exigeait du peintre qu’il transforme la nature dans sa géologie même, c’est-à-dire dans sa chair. A l’instar du dieu créateur. Sublime question d’incarnation. »
2026 : Giverny au cœur du centenaire de Claude Monet
En 2026, les expositions organisées à Giverny, à Paris et plus largement en Normandie replacent la maison, le jardin et le bassin des nymphéas dans une perspective plus ample : celle d’un artiste qui, depuis cette propriété normande, a profondément redéfini le rapport entre motif, lumière, eau et peinture. Le centenaire ne se limite pas à une commémoration ; il invite à relire l’œuvre de Claude Monet à partir de son lieu d’ancrage.
Philippe Piguet l’écrit avec justesse :
« […] prendre conscience du caractère résolument contemporain de la démarche de Claude Monet au sens de l’universalité d’un geste inaugural qui est celui de s’être donné à soi-même le motif de son œuvre et d’avoir tendu un miroir à la beauté du monde. »
Ainsi, Giverny apparaît, cent ans après la mort de Claude Monet, non comme un simple décor patrimonial, mais comme le cœur vivant d’une révolution artistique toujours active.
Philippe Piguet, une lecture essentielle de Claude Monet
À la lumière de ces souvenirs de Giverny et de cette mémoire familiale transmise à travers les années, la monographie que Philippe Piguet consacre à Claude Monet pour les éditions Cercle d’Art prend une résonance particulière. Bel arrière-petit-fils par alliance du peintre, historien de l’art reconnu, il articule son approche autour de deux axes majeurs — l’intuition et la conscience de l’histoire — qui structurent toute l’œuvre de Claude Monet. Reflet, série, impressionnisme, bascule de Giverny, projet des Nymphéas, installation à l’Orangerie : loin d’une chronologie académique, son livre dégage les lignes de force d’un parcours exceptionnel.
À travers une synthèse claire, enrichie d’archives et de photographies rares, Philippe Piguet propose une lecture à la fois rigoureuse et incarnée de Claude Monet, où la maison de Giverny, le bassin, l’eau et la lumière apparaissent comme le cœur d’une modernité toujours active.
Source :
Philippe Piguet, « Claude Monet, d’archives et de mémoire », Télérama Hors Série Monet, 3 juin 2010.
Photo : Monet et Anna sur le pont – Tous droits réservés : Collection Philippe Piguet