À l’occasion de la parution prochaine de la monographie consacrée à Niki de Saint Phalle dans la collection ART, nous avons interviewé l’historienne de l’art Annabelle Gugnon, autrice de cet ouvrage consacré à l’une des artistes les plus libres, radicales et populaires du XXe siècle.
Connue dans le monde entier pour ses célèbres Nanas, ses sculptures monumentales, ses couleurs éclatantes et son énergie créatrice hors norme, Niki de Saint Phalle occupe une place singulière dans l’histoire de l’art contemporain. Derrière l’image joyeuse et immédiatement identifiable de son œuvre se dessine pourtant un parcours plus complexe : celui d’une femme artiste qui a fait de la création un espace de résistance, d’émancipation et de réinvention permanente.
Richement illustrée, cette nouvelle monographie revient sur les grandes étapes de son travail – des Tirs aux Nanas, du Jardin des Tarots aux œuvres publiques monumentales – tout en éclairant les engagements profondément modernes qui traversent son œuvre : féminisme, liberté des corps, rapport au pouvoir, inclusion, accès démocratique à l’art ou encore dialogue avec l’espace public.
À travers cette interview, Annabelle Gugnon revient sur la genèse de cette monographie, pensée comme une véritable immersion dans l’univers de Niki de Saint Phalle. Richement illustré, accessible sans jamais simplifier, l’ouvrage éclaire autant la puissance visuelle de ses œuvres que la modernité de ses combats, offrant une lecture sensible et passionnante de l’une des artistes les plus marquantes du XXe siècle.

 

Cercle d’Art.- Dans cette monographie, vous proposez une lecture à la fois sensible et structurée de l’œuvre de Niki de Saint Phalle : quel fil conducteur avez-vous choisi pour rendre compte de la singularité de son parcours ?

Annabelle Gugnon.- Je fréquente avec enthousiasme les œuvres de Niki de Saint Phalle depuis de nombreuses années. Mais pour cette monographie, j’ai choisi de refaire connaissance avec elle sans a priori si ce n’est mon enchantement pour ses œuvres. Je me suis surtout imprégnée des entretiens qu’elle a accordés tout au long de sa vie à différents interlocuteurs et de ses écrits — qui sont d’une grande richesse artistique. Après m’être plongée dans tout ce matériel, j’ai essayé de rendre compte de sa liberté d’être, de ses chemins créatifs, de son indéfectible persévérance et de sa passion pour la joie.

 

Dès son enfance, Niki de Saint Phalle se dit à elle-même qu’elle souhaite devenir une héroïne.

 

Cercle d’Art.- Les Nanas sont devenues des icônes universelles. Comment avez-vous abordé, dans le livre, ce passage d’une œuvre intime à une œuvre profondément ancrée dans l’espace public et la culture populaire ?

 

Annabelle Gugnon.- Dès son enfance, Niki de Saint Phalle se dit à elle-même qu’elle souhaite devenir une héroïne, apporter quelque chose de singulier au monde et aussi qu’elle ne serait pas « gardienne du foyer » comme sa mère, ses tantes et leurs amies. « Les hommes avaient le pouvoir et ce pouvoir je le voulais. Je leur volerai le feu », a-t-elle écrit. Les Nanas sont la manifestation artistique de cette promesse. Elle a conquis intimement une liberté qu’elle a partagé publiquement avec toutes les femmes. Et avec les hommes aussi car eux-mêmes ne peuvent pas être libres quand les femmes ne le sont pas.

 

Cercle d’Art.- L’œuvre de Niki de Saint Phalle semble aujourd’hui particulièrement contemporaine dans ses thématiques : en quoi résonne-t-elle, selon vous, avec les enjeux de notre époque ?

Annabelle Gugnon.- Les œuvres de Niki de Saint Phalle ont contribué à faire naître le monde contemporain tel que nous le connaissons. Elle a donné ses expressions artistiques au féminisme, à la démocratisation de l’art (avec toutes ses œuvres érigées dans des espaces publics), aux luttes contre le racisme. Elle a très vite compris que toutes ces causes sont liées. C’est d’ailleurs sur le modèle du Black Power qu’elle a parlé de « Nana Power ». Sa joyeuse Nana noire, « Black Rosy » (1965), en est un éclatant témoignage.