Philippe Piguet signe la monographie Monet des éditions Cercle d’Art.
Interview.
Éditions Cercle d’Art. — Quand on vous a proposé d’écrire cette monographie consacrée à Monet pour la collection ART, dans quel état d’esprit étiez-vous ?
Philippe Piguet. — Sitôt que l’on m’a proposé d’écrire ce livre en me précisant qu’il fallait qu’il soit tout à la fois accessible à un public varié et exigeant, j’ai aussitôt pensé à la structurer suivant une réflexion que je mène depuis longtemps à propos du peintre et de l’homme et qui en appellent à deux vecteurs essentiels. L’intuition, qui est primordiale chez lui, et sa grande conscience de l’histoire. Ce sont là deux forces qui pourraient apparaître en opposition mais qui sont en réalité complémentaires.
Éditions Cercle d’Art. — Dans cet ouvrage, vous avez choisi de ne pas suivre une chronologie classique. Pourquoi ?
Philippe Piguet. — Je n’ai pas organisé le livre selon une chronologie stricte. Il s’articule autour de cinq points thématiques qui permettent d’organiser un déroulement du temps autrement. Cette structure conduit à l’essentiel et fait apparaître les lignes de force en question.
Éditions Cercle d’Art. — Quel est le premier point que vous développez ?
Philippe Piguet. — Le point de départ qui s’est imposé, c’est la question du reflet.
Le premier tableau de Monet est très rural : il représente une ferme, avec une mare au centre. Dans cette surface d’eau, il y a déjà toute la virtualité du monde. Plus tard, les Nymphéas — dont l’un des panneaux de l’Orangerie porte le titre Reflets verts — ne font que confirmer cette préoccupation permanente d’une vision du monde par le reflet.
La vie de Monet est une vie au bord de l’eau. Il n’a jamais vraiment quitté les rives de la Seine. Ce rapport à l’eau atteint son acmé avec la création du bassin des Nymphéas à Giverny.
Éditions Cercle d’Art. — On associe spontanément Monet au paysage. Pourtant, vous insistez sur un autre aspect.
Philippe Piguet. — Monet a aussi été un peintre de figures. Il l’est jusqu’à l’installation à Giverny, ce qui correspond exactement à la moitié de sa vie : 43 ans de nomadisme, puis 43 ans à Giverny. Cette césure structure en deux séquences tant sa vie que son oeuvre.
Éditions Cercle d’Art. — Monet est indissociable de l’impressionnisme. Comment abordez-vous cette dimension ?
Philippe Piguet. — Le troisième point est précisément celui de l’aventure collective de l’impressionnisme. Monet est pour beaucoup à l’origine du groupe. Mais il ne va pas jusqu’au bout de l’aventure : le mouvement qui s’étend de 1874 à 1886 compte huit expositions. Monet ne participera qu’à cinq d’entre elles.
Cette aventure marque une rupture fondamentale de l’histoire de l’art. Avec l’impressionnisme, tous les paradigmes changent : c’est le monde au quotidien qui fait irruption dans la peinture..
Éditions Cercle d’Art. — Vous insistez particulièrement sur la notion de série. Pourquoi est-elle si décisive ?
Philippe Piguet. — Il faut effectivement parler de série, et non de suite. La distinction peut sembler technique, mais elle est en réalité très simple : la suite est linéaire ; la série, elle, se construit en profondeur.
Ce qui est tout à fait remarquable, c’est que Monet est le premier à explorer véritablement ce principe. S’il n’a pas produit de textes théoriques, en revanche, les œuvres elles-mêmes en sont la démonstration, ainsi que les protocoles de travail.
Monet choisit un motif et, au lieu de le décliner simplement, il le creuse, il l’explore quasi verticalement, en profondeur, jusqu’à sa quintessence. Là se joue quelque chose de fondamental dans l’histoire de la peinture qui a fait florès par la suite jusqu’encore aujourd’hui.
Éditions Cercle d’Art. — Ce principe trouve-t-il son aboutissement dans les Nymphéas ?
Philippe Piguet. — Absolument et les Nymphéas en sont l’apothéose.
Ce qui est remarquable, c’est que le motif, Monet se le donne à lui-même. Il creuse un bassin pour en faire le sujet de sa peinture, puis construit un atelier monumental pour accomplir son projet d’une oeuvre à 360 degrés. Monet opère à la fois en jardinier, en architecte paysager, en bâtisseur et en peintre.
C’est un projet personnel qu’il porte jusqu’au bout, malgré les aléas de la vie : la perte de sa deuxième épouse, de son fils aîné et de ses problèmes de vue. Tel projet acte une conscience de l’histoire manifeste.
Éditions Cercle d’Art. — Et l’installation à l’Orangerie ?
Philippe Piguet. — Il s’accorde avec son ami Clemenceau pour installer son projet à l’Orangerie, au cœur même de Paris, place de la Concorde,. Là encore, il y a une vision, une projection dans l’histoire.
Éditions Cercle d’Art. — Au-delà de l’œuvre, vous évoquez aussi l’homme.
Philippe Piguet. — Monet est un jeune artiste rebelle vis-à-vis de l’Académie. Il devient père sans être marié, se retrouve veuf à deux reprises, épouse une seconde femme avec laquelle il forme une famille recomposée.
Monet est un personnage unique. Toute sa vie est une modernité permanente. Un phare, pour reprendre l’image baudelairienne.
Éditions Cercle d’Art. — Comment avez-vous abordé l’écriture de cette monographie ?
Philippe Piguet. — C’est avec beaucoup de bonheur que j’ai rédigé ce petit opus — petit par le format. Il m’a fallu faire une synthèse, trouver le noyau, l’essence dans la vie et l’œuvre de Monet pour Cercle d’Art.
Nous y avons glissé également des photographies rares, des archives peu vues, qui viennent enrichir la lecture.
Au fond, il s’agissait simplement de proposer une lecture claire, resserrée, fidèle à ce que Monet a porté tout au long de sa vie.