À l’automne, les éditions Cercle d’Art publieront trois ouvrages nés d’un partenariat inédit avec l’Agence France-Presse. Les volumes consacrés aux années 1980 et aux années 1990 ouvriront une nouvelle collection qui reviendra, décennie après décennie, sur les grands moments de l’histoire contemporaine. Le troisième ouvrage sera consacré à Paris. Tous puiseront dans l’un des fonds photographiques les plus importants au monde pour proposer des récits visuels où se rencontrent l’histoire, le photojournalisme, la mémoire et l’art de l’édition.
L’ambition dépasse largement celle d’une simple compilation d’archives. À travers une sélection exigeante de photographies, le travail de l’AFP et des éditions Cercle d’Art consiste à faire émerger une époque, une atmosphère et une manière de regarder le monde. Chaque ouvrage repose sur une véritable écriture visuelle, construite à partir d’images d’actualité devenues, au fil du temps, des documents historiques, des témoins de société et parfois des œuvres à part entière.

 

Le livre photo, bien davantage qu’un recueil d’images

 Le terme de livre photo est parfois employé pour désigner des réalités très différentes. Il peut évoquer l’album personnel composé à partir de souvenirs de famille, mais il désigne aussi, dans le monde de l’édition, un ouvrage conçu autour d’une démarche photographique, artistique, documentaire ou historique.
Dans ce second sens, le livre photo est une œuvre éditoriale à part entière. La sélection des photographies, leur ordre, leur format, leur mise en page et les rapprochements construits entre elles participent d’un même récit. Le papier, l’impression, le traitement de la lumière et des contrastes prolongent également le regard du photographe et donnent aux images une présence que l’écran ne restitue pas de la même manière.

 

Avec le temps, une photographie cesse parfois d’être seulement l’image d’un événement pour devenir le portrait d’une époque.

 

Un grand livre de photographie ne juxtapose donc pas des clichés. Il organise une lecture. Il crée des correspondances, installe un rythme, ménage des silences et permet au lecteur de revenir sur un visage, un paysage, un geste ou un détail. Là où l’image numérique est souvent aperçue avant d’être immédiatement remplacée par une autre, le livre lui rend une durée.
Cette dimension est essentielle lorsqu’il s’agit de photojournalisme. Une photographie réalisée pour informer dans l’urgence n’est jamais figée dans son sens initial. Avec le temps, elle cesse parfois d’être seulement l’image d’un événement pour devenir le portrait d’une époque, le témoignage d’un usage disparu ou le signe d’une transformation sociale, politique ou urbaine.

 

De l’image d’actualité au patrimoine photographique 

À l’Agence France-Presse, la photographie répond d’abord à une mission d’information. Elle doit rendre compte d’un fait avec exactitude, en saisir l’essentiel et être transmise rapidement aux rédactions du monde entier. Cette exigence journalistique a construit, image après image, un patrimoine exceptionnel.
L’AFP conserve aujourd’hui près de six millions de documents argentiques, parmi lesquels environ 350 000 plaques de verre, auxquels s’ajoutent plus de vingt millions d’images numériques. Ce fonds continue de s’enrichir quotidiennement de plusieurs milliers de nouvelles photographies. Il constitue à la fois une mémoire de l’actualité internationale, une histoire du photojournalisme et un observatoire incomparable des évolutions de la société.
Ces archives n’ont pourtant pas été produites dans l’intention de constituer un musée ou une collection patrimoniale. Elles répondaient à une nécessité immédiate : documenter une guerre, une manifestation, un événement sportif, une élection, un défilé de mode, une catastrophe ou une scène de la vie quotidienne. C’est précisément ce décalage entre leur fonction première et leur lecture actuelle qui leur confère aujourd’hui une telle puissance.
Une photographie de presse peut ainsi changer de statut sans jamais perdre sa valeur d’information. Ce qui relevait autrefois de l’actualité devient progressivement un témoignage, puis une archive, parfois une image iconique. Le temps fait apparaître de nouvelles strates de lecture : la mode vestimentaire, l’architecture, les enseignes, les voitures, les gestes, les attitudes ou encore les relations sociales racontent autant une époque que l’événement placé au premier plan.
Le livre photo est l’un des espaces privilégiés de cette transformation. En replaçant les images dans une narration nouvelle, il permet de les regarder autrement, sans les détacher de leur vérité historique.

 

Les photographes étaient à la fois journalistes, techniciens et laborantins.

 

Le regard des photographes, au cœur du récit

La force des archives de l’AFP tient aussi à la culture professionnelle de celles et ceux qui les ont produites. À l’Agence, le photographe est d’abord un journaliste. Il doit comprendre une situation, anticiper son évolution et choisir, souvent dans l’urgence, l’image qui pourra la résumer.
Le cadrage, la composition, la distance, la lumière ou l’instant du déclenchement ne relèvent jamais d’un simple automatisme. Chaque photographie est le résultat d’une décision. Le photographe doit parfois se rapprocher, parfois prendre du recul, parfois renoncer à l’image spectaculaire pour saisir une scène plus discrète, mais plus juste.
Les conditions techniques dans lesquelles travaillaient les reporters durant les années 1980 et au début des années 1990 renforçaient encore cette exigence. Avant la généralisation du numérique, il fallait transporter les pellicules, le matériel de développement, les produits chimiques, les scanners, les bélinographes ou les équipements de transmission. Sur certains terrains, trouver de l’eau, de l’électricité ou une ligne téléphonique faisait partie intégrante du reportage.
Les photographes étaient à la fois journalistes, techniciens et laborantins. Une journée entière pouvait parfois être résumée en quatre ou cinq images seulement, chacune devant être suffisamment forte et immédiatement lisible pour transmettre l’essentiel. Cette économie imposée par la technique a contribué à forger une écriture photographique fondée sur la précision, la clarté et la puissance du regard.
À partir du milieu des années 1990, la transition vers le numérique bouleverse ces pratiques. Les équipements s’allègent, les délais de transmission raccourcissent et le nombre d’images envoyées augmente considérablement. Les photographes gagnent en liberté de mouvement et peuvent multiplier les cadrages, prolonger leur présence sur les événements et développer des narrations plus amples. Le métier change, mais l’exigence demeure : il faut toujours trouver l’image capable de donner à comprendre une situation.

 

Les années 1980, une décennie saisie dans toute sa densité

AFP - Années 80 - photos qui ont marqué l’histoireEn octobre, les éditions Cercle d’Art publieront, en partenariat avec l’Agence France-Presse, trois livres photo consacrés aux années 1980, aux années 1990 et à Paris. L’ouvrage dédié aux années 1980 révèle une décennie bien plus riche et complexe que les quelques images iconiques auxquelles elle est souvent réduite. Les archives photographiques révèlent pourtant une période bien plus complexe, traversée par de profonds bouleversements politiques, sociaux, culturels et technologiques.
La chute du Mur de Berlin, la révolution roumaine, les manifestations de la place Tiananmen, le drame du Heysel, le procès de Klaus Barbie, les attentats qui frappent Paris ou les détournements d’avion composent le versant le plus sombre de cette histoire. À leurs côtés apparaissent les grandes figures du sport, de la culture, de la mode et de la vie publique, qui donnent à la décennie son énergie et son pouvoir d’évocation.
L’intérêt de ce livre photo ne réside toutefois pas dans la seule réunion d’images connues. Il tient à la manière dont elles sont sélectionnées et mises en perspective. Une photographie d’actualité peut y dialoguer avec un portrait, une scène de spectacle ou une image sportive. Ensemble, elles restituent non seulement les événements, mais aussi le climat d’une époque.
L’ouvrage raconte également un moment décisif dans l’histoire de l’AFP. Au milieu des années 1980, l’Agence renforce son réseau photographique international, installe des laboratoires dans plusieurs bureaux à l’étranger et affirme sa place face aux grandes agences magazine. Les photographes expérimentent de nouvelles manières de cadrer et de construire leurs reportages, tout en conservant la rigueur propre à la photographie d’information.
À travers ces images, les années 1980 cessent d’être une simple période nostalgique. Elles apparaissent comme le point d’origine de nombreuses questions contemporaines : les tensions géopolitiques, la violence terroriste, les mutations médiatiques et les transformations des sociétés occidentales y trouvent une part de leurs racines.

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Les années 1990, les images d’un monde en transition

Les Années 90 - Livre AFP et Cercle d'Art

Le deuxième ouvrage s’attache à une décennie où tout semble s’accélérer. La fin de la guerre froide laisse espérer l’ouverture d’un nouvel ordre mondial, tandis que de nouveaux conflits éclatent en ex-Yougoslavie, au Rwanda, en Somalie, au Liberia ou en Sierra Leone. La dissolution de l’Union soviétique recompose les équilibres politiques, jusque dans le Caucase et en Afghanistan.
Les archives de l’AFP témoignent de cette tension permanente entre espoir et désillusion. La libération de Nelson Mandela, la poignée de main entre Yasser Arafat et Yitzhak Rabin lors des accords d’Oslo ou la victoire de l’équipe de France lors de la Coupe du monde de football en 1998 incarnent les promesses de la décennie. À l’inverse, les guerres, les famines, les catastrophes ou encore la disparition d’Ayrton Senna rappellent sa violence et sa fragilité.
Le livre propose ainsi un véritable récit photographique des années 1990, fondé sur une sélection d’images capables de dépasser leur sujet immédiat. Les grands événements internationaux y côtoient les mutations sociales, les portraits, la culture, le sport et les scènes de la vie quotidienne. Ce choix éditorial permet de restituer la densité d’une époque sans prétendre à l’exhaustivité.
La décennie marque également une révolution technique majeure pour les photographes. Au début des années 1990, la transmission d’une photographie en noir et blanc peut encore demander plusieurs minutes, tandis qu’une image en couleur exige un temps beaucoup plus long. À partir de 1996, la généralisation des transmissions numériques et l’arrivée des premiers appareils digitaux transforment profondément le photojournalisme.
Cette mutation ne concerne pas seulement les outils. Elle modifie le rythme des reportages, la relation au terrain et la manière de construire une série d’images. Le livre met ainsi en parallèle deux transitions : celle d’un monde qui entre dans une nouvelle ère politique et technologique, et celle d’une photographie de presse qui abandonne progressivement l’argentique pour le numérique.
Avec le recul, les années 1990 apparaissent comme le seuil du XXIe siècle. Internet, la mondialisation de l’information, les nouveaux conflits, les transformations du sport et de la culture prennent alors une forme qui nous est aujourd’hui familière. Les photographies de l’AFP montrent à quel point notre présent s’est construit dans cette décennie.

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Paris, une ville révélée par les archives de l’AFP 

Paris livre photo par l'AFP aux éditions Cercle d'ArtLe troisième livre photo adopte un angle différent. Il ne se concentre ni sur une décennie précise ni sur une suite de grands événements, mais sur une ville observée sur la durée : Paris.
L’AFP est née dans la capitale, au cœur de la Libération. Le 20 août 1944, des journalistes résistants reprennent possession des locaux de l’ancienne agence Havas et diffusent la première dépêche de ce qui deviendra l’Agence France-Presse. Depuis lors, Paris demeure son ancrage historique et l’un des principaux théâtres de son activité journalistique.

 

 

À travers près de deux cents photographies, dont certaines inédites, l’ouvrage ne cherche pas à écrire une histoire exhaustive de Paris. Il montre la capitale telle que l’AFP l’a vue et documentée.

 

Pendant longtemps, la ville n’est pourtant pas envisagée comme un sujet autonome. Elle constitue le décor des événements politiques, culturels et sociaux couverts par les photographes. Peu à peu, les reporters prennent conscience que ses transformations méritent d’être documentées pour elles-mêmes : la construction d’un bâtiment, la disparition d’un quartier, l’évolution d’une place ou les changements de la vie quotidienne deviennent autant de marqueurs de la mémoire urbaine.
À travers près de deux cents photographies, dont certaines inédites, l’ouvrage ne cherche pas à écrire une histoire exhaustive de Paris. Il montre la capitale telle que l’AFP l’a vue et documentée.
Le travail éditorial met en lumière les résonances entre ces images. Ces rapprochements produisent une lecture à la fois journalistique, esthétique et sociologique de la ville. Paris apparaît alors dans sa continuité et ses métamorphoses. Les monuments et les perspectives demeurent, tandis que les vêtements, les véhicules, les enseignes et les usages révèlent le passage du temps. C’est précisément dans cet équilibre entre permanence et transformation que s’inscrit le caractère presque intemporel de la capitale.
Certaines photographies retiennent l’attention par leur simplicité. Une femme promenant un landau dans le jardin des Tuileries en 1955, une silhouette observant l’horloge du musée d’Orsay ou une scène ordinaire sur les quais peuvent dire autant de Paris qu’un grand événement historique. Le livre rappelle ainsi que les images les plus précieuses ne sont pas toujours celles qui occupaient la une des journaux au moment de leur publication.

 

 

Restaurer, documenter et éditer les photographies

La création d’un beau livre photo fondé sur des archives suppose un travail considérable en amont. Chaque photographie doit être parfois restaurée, légendée et vérifiée. Les équipes de journalistes documentalistes jouent ici un rôle essentiel. Elles explorent le fonds, identifient les séries pertinentes, font émerger des thèmes et rapprochent des images que plusieurs décennies peuvent séparer.
La restauration constitue une autre étape déterminante. Certaines plaques de verre, diapositives ou photographies argentiques nécessitent plusieurs heures de traitement afin de restituer au plus près la qualité du tirage qu’aurait obtenu le photographe au moment du développement. Les premiers fichiers numériques des années 1990 demandent eux aussi une attention particulière, car certains formats ou procédés de transmission ont altéré les images.
Le rôle de l’éditeur commence véritablement lorsque cette matière devient disponible. Il faut alors construire une narration, établir un rythme, choisir les échos et les ruptures, équilibrer les grands événements et les scènes plus intimes. La mise en page donne aux photographies leur espace, tandis que l’impression restitue les nuances de lumière, la profondeur des noirs et la singularité de chaque époque.

>> Découvrir Paris, les archives de l’AFP

 

Le livre, un autre temps pour regarder les images

Jamais les images n’ont été aussi nombreuses, aussi accessibles et aussi rapidement diffusées. Cette profusion rend pourtant le livre photo plus nécessaire encore. Il propose un autre rapport à la photographie et joue un rôle majeur dans la transmission du patrimoine. Il préserve les images, les replace dans leur contexte et permet à de nouvelles générations d’y accéder. Il rappelle qu’une photographie d’actualité n’appartient jamais seulement au moment où elle a été prise. Elle continue de produire du sens, parce que le temps, l’histoire et le regard du lecteur la transforment.
Les trois ouvrages publiés à l’automne par les éditions Cercle d’Art et l’AFP s’inscrivent pleinement dans cette tradition. Ils proposent trois manières de raconter le monde à travers la photographie : en restituant l’intensité d’une décennie, en observant le basculement vers une nouvelle époque ou en suivant l’évolution d’une ville.