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Octobre 1888. L’automne est clair. Voilà six mois que Vincent van Gogh, 35 ans et 35 hivers, a quitté le gris de Paris pour le jaune d’Arles, pour son soleil infini. Il y a vu le printemps, puis l’été. Vincent peint, s’ennuie un peu. Il écrit à Théo, son frère. Il attend. Il attend Paul, Paul Gauguin, ce sauvage un peu plus civilisé que lui, et encore. Il lui a écrit, lui a vanté les mérites de la ville, avec ses Alyscamps et ses arènes, son fleuve large comme un songe, son ciel ouvert comme une promesse. Paul va venir. Il lui a dit oui. Paul se fait attendre, voilà tout. Paul joue à l’arlésienne. Alors Vincent erre, et peint. Il peint des champs de blé, la salle de danse, le pont de Langlois, la nuit sur le café de la place du Forum et puis, bien sûr, la petite maison jaune de la place Lamartine, la sienne. Paul va venir, tout est en ordre. Vincent peint donc sa chambre, comme pour lui dire voilà, tout est prêt. Dans la chambre, tout est pair. Deux chaises, deux portraits, deux oreillers, deux estampes : cette chambre simple est une chambre double, faite pour l’amour qui ne vient pas ou l’ami qui va venir, qui doit venir. Cette chambre vide est remplie d’attente, de promesse. D’espoir.
La chambre penche. Le plancher est tordu, la porte bleue du mur droit est désaxée, le lit est grand, trop grand, les chaises sont instables. Le monde tangue. Par cette perspective étrange, faussement maladroite, Vincent résiste aux règles académiques, en vigueur depuis la Renaissance. Il ne veut pas bien peindre, il veut peindre vrai, et juste. Ce n’est pas la vue, avec ses questions d’optique et de mathématique, qui l’intéresse, mais la vision, autrement dit la restitution d’un sentiment, d’une émotion, d’une expression. Si la pièce tangue, c’est que Vincent chavire d’attendre, d’attendre Paul, d’attendre l’amour et d’attendre la reconnaissance. C’est parce que Vincent est ivre de peinture que le monde
tangue, et chancèle.
Vincent est un artificier. Les couleurs sont crues, nues. Et complémentaires, comme pour écarteler la vision. L’ocre orangé contraste avec le bleu azur, le vert olive avec le rouge écarlate, le plancher lavande avec le jaune citron des draps. D’où vient la lumière ? D’une invisible ampoule ? De la fenêtre éblouie, spectrale ? De la rétine de Vincent ? La couleur ruisselle, incontinente. Pour l’endiguer, Vincent a choisi un cerne noir, qui vient stabiliser le contour des choses, de la chaise, du lit, des cadres. Ce cerne, Paul, en est le maître absolu. Le cloisonnisme de l’ami Paul est fondé par ce cerne qui, comme dans les vitraux, vient circonscrire nettement les formes. Il faut un cadre pour qu’explose la couleur. Il faut des digues à l’intempérance. Sinon, c’est la folie.
La folie, Vincent ne l’évite pas. Le 23 octobre, Paul arrive à Arles, mais des dissensions entre les deux hommes éclatent. Le café de nuit et le plein air n’y changent rien. Vincent, qui par son tableau voulait exprimer un « repos absolu », traverse une crise. Son désir envahissant d’amitié se heurte à l’indépendance sauvage de Paul, malgré la peinture qui les unit, et l’absinthe qui les transporte. Entre les deux hommes, la discorde monte, gonfle, explosive.
Cette chambre devient rapidement la métaphore de l’asphyxie. Ses couleurs blafardes et stridentes préfigurent le drame à venir. Une nouvelle querelle, la veille de Noël, sera l’ultime : Paul prend peur, fuit la maison jaune et, avec, son ami incendiaire. Vincent, qui s’avoue « chargé d’électricité », se saisit d’un rasoir et se tranche l’oreille gauche, qu’il enveloppe dans un papier journal et offre à une prostituée – Rachel –, comme un acte de piété amoureuse. Mutilé, il s’endort dans sa rage, dans son sang et dans sa paix. Vincent se réveille ensanglanté : le rouge écarlate de cette chambre apaisée était donc prémonitoire.
Un malheur n’arrive jamais seul, dit le proverbe. Quelques semaines après le drame, qui vaut à Vincent d’être hospitalisé, le tableau est détérioré par une crue du Rhône. Théo demande à son frère d’en réaliser une copie. Docile, Vincent s’exécute puis, grisé par l’exercice, en réalise une seconde, aujourd’hui au musée d’Orsay. La maison jaune a été bombardée pendant la seconde guerre mondiale. La chambre n’est plus. Elle n’est plus qu’un rêve. Elle n’est plus que peinture. Trois peintures. Trois chefs-d’œuvre.

