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Le Cercle d'Art Contemporain
Le livre a l'ambition de retracer le parcours de Jacquet, depuis les premières oeuvres mécaniques des années cinquante et soixante (à commencer par ses célèbres variations sur le Déjeuner sur l'herbe jusqu'aux pièces les plus récentes (les métamorphoses et anamorphoses produites par l'ordinateur à partir de "clichés" culturels ou scientifiques.
Hommage à Alain Jacquet,
Allocution prononcée par Guy Scarpetta lors de l'inhumation d'Alain Jacquet au cimetière Montparnasse le 11 septembre 2008.
Celui qui vient de mourir, et que nous saluons ici, était d'évidence l 'un des plus grands artistes français - nous étions quelques-uns, même, à considérer qu'il était le plus grand. Et pourtant, il ne semble pas que cela soit réellement reconnu -comme le signale le peu d'empressement des médias français à honorer Alain Jacquet au moment où il disparait; pour ne pas parler du silence accablant de la plupart de ces médias, notamment audio-visuels. Il y a à cette sous-estimation, sans doute, deux raisons.
La première, c'est qu'Alain Jacquet, précisément parce qu'il fut l'un des acteurs majeurs du Pop Art, dès la naissance de ce mouvement, aura été par là-même, pour ainsi dire, pris entre deux feux. Relativement marginalisé par les Etats-Unis, en tant qu'artiste français, dès lors que ce pays, après 1964, a voulu imposer une vision du Pop Art comme un phénomène purement américain; et passablement écarté du devant de la scène par la France, dès lors que la stratégie officielle des ces années-là a été d'opposer au Pop Art, ici, un courant comme le Nouveau Réalisme, auquel Jacquet ne se rattachait que de très loin.
L'autre raison, c'est que la surexposition de l'oeuvre la plus célèbre de Jacquet, "Le déjeuner sur l'herbe", qui est certainement son chef-d'oeuvre, réalisé alors qu'il n'avait pas vingt-cinq ans, aura paradoxalement repoussé dans l'ombre l'éblouissante période qui a précédé, celle des Camouflages; tout autant que le non moins éblouissant foisonnement d'oeuvres majeures qui aura suivi.
Certes, nous sommes quelques-uns (et il faut saluer le rôle éminent qu'aura joué Catherine Millet dans cette réévaluation ) - nous sommes quelques-uns, donc, à nous être efforcés de corriger cette injustice. A avoir tenté de faire connaître cette oeuvre dans toute son envergure.
A avoir mis l'accent sur la centaine de tableaux réalisés par Jacquet entre 1962 et 1964, où s'enchevêtrent l'écho de chefs-d'oeuvre issus du passé à un motif de camouflage militaire, comme pour suggérer que nous étions entrés dans la guerre des images; où se télescopent les images venues de l'histoire de l'art, ancien ou moderne, et celles qui proviennent de la culture de masse, dans un flamboiement prodigieux.
A avoir insisté, aussi, sur le fait que Jacquet, après le "Déjeuner sur l'herbe", ne s'est pas contenté de répéter a satiété le procédé technique et formel qu'il avait inventé, mais qu'il l'a développé, étendu, ramifié, métamorphosé, dans une sorte d'intolérance au cliché, de refus de se figer et d'irrésistible envie d'aller explorer des territoires nouveaux dès lors qu'une de ses trouvailles commençait à "prendre" - ce qui le distingue, soit dit enpassant, de la plupart de ses contemporains. Variation des trames, jeu sur les codes de transcription, sollicitation et déstabilisation de la limite entre figuration et abstraction, jeu avec la perception même du spectateur, projection dans les images cosmiques de formes insolites, autre modalité du camouflage, ou d'allusions visuelles, encore, à certaines oeuvres canoniques du passé, expérimentation des possibilités ouvertes par le traitement électronique de l'image, comme dans ses récents portraits où la représentation est arrêtée au moment même où elle est sur le point de s'évanouir - tout cela, dont il faudra bien un jour prendre la mesure, définit, beaucoup plus qu'une oeuvre, une véritable aventure.
Celui qui aura, mieux que quiconque, investi les potentialités de l'art "à l'ère de sa reproductibilité technique" (selon les termes de Walter Benjamin) aura aussi été, paradoxalement, l'un des plus grands PEINTRES de ce temps - à travers des images dont les qualités proprement picturales ne sont en rien indignes de ces oeuvres du passé qu'il s'amusait à camoufler et à détourner.
Et je ne saurais oublier que tout cela était aussi traversé par ce qu'il faut bien appeler la grâce, et qui n'est peut-être rien d'autre que cette exceptionnelle conjonction de désinvolture et de sûreté qu'il savait mettre en jeu dans toutes les décisions que son art sollicitait. Qu'on me pardonne de ne pas me limiter a cela. C'est Malraux, dans "La Tête d'obsidienne", qui disait que s'il connaissait bien Picasso, il n'avait jamais vraiment connu Pablo. Eh bien, nous sommes un certain nombre, ici, à avoir connu Jacquet, mais à avoir aussi connu Alain... Et nous ne pouvons pas, au moment où il va être inhumé, penser à lui autrement que comme à un être de chair et de sang. Je dirais: un être dont les qualités, les singularités, les traits de caractère, semblaient émaner de ce qu'il mettait en oeuvre dans son art Son apparente nonchalance, recouvrant ou camouflant une formidable acuité de vision et de jugement. Son ironie permanente. Son sens du jeu. Son insolence, et son dandysme. Son élégance, et sa truculence. Sa drôlerie, son humour. Tout cela, qui qualifiait l'art autant que l'homme, et qui en faisait un compagnon idéal, doté d'un indéfectible sens de l'amitié, de la fraternité. Pour ma part, je ne saurais dissocier Alain de ces magnifiques moments passés avec lui, à New-York ou à Paris, en Provence ou en Sologne. Je me souviens qu'il était un extraordinaire compagnon de table, avec une prédilection pour ce que l'on nomme, en français, les plats "canailles", et qui ne peut guère se traduire en anglais. Je me souviens que lorsqu'il était en compagnie de Sophie et de Gaïa, il avait constamment l'air heureux -et que cela, en définitive, n'est pas si fréquent. Je me souviens de quelqu'un qui, à New-York, était capable de m'entraîner vers un improbable bistrot, au coeur de Soho, où l'on pouvait tester les mérites comparés du quincy, du sancerre, et du pouilly-fumé, tandis qu'il formulait d'impeccables aphorismes au sujet de Duchamp ou de Warhol. Je me souviens de ma découverte éblouie, dans sa caverne d'Ali Baba en Sologne, de ces dizaines de chefs d'oeuvre qui ne demandaient qu'à ressusciter, qu'à respirer à l'air libre, et que cela ne l'empêchait pas de connaître infailliblement les coins secrets, dans la forêt voisine, où l'on trouvait des cèpes et des giroles. En bref, ce qui disparait avec lui, ce n'est pas seulement l'un des sommets de l'art contemporain - c'est aussi tout un art de vivre. Je sais bien qu'un authentique artiste n'est jamais tout à fait mort qu'il survit par son oeuvre. Je suis prêt à parier que celle d'Alain Jacquet sera de plus en plus reconnue pour ce qu'elle est, l'une des plus magistrales de notre temps. Je sais qu'il n'est pas indifférent et que nombre d'artistes plus jeunes que lui, dont la plupart sont ici, aient fait d'Alain Jacquet une figure de référence - et que cela aussi contribuera à le prolonger et à lui survivre. Il n'empêche: retrouver Alain était pour moi une fête, à chaque fois, et cette fête est finie. Et c'est peut-être parce que cette idée m'est intolérable qu'il me vient l'envie, totalement absurde et probablement déplacée, avant de le voir enseveli, de boire un dernier verre à sa santé. GUY SCARPETTA