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Naissance de l'esthétique

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Texte de Luc Ferry



9782702207384 - Naissance de l'esthétiqueVoici ce qui fut, sans doute depuis toujours, la vocation essentielle de l'art : mettre en scène - on pourrait dire encore : "exposer", "incarner" -  dans un matériau sensible (couleur, son, pierre...) une vérité tenue pour supérieure. C'est là  sa finalité la plus essentielle, qui est probablement  aussi ancienne que l'humanité elle-même.

L’art  n'en a pas moins une histoire. C'est que la représentation de la  vérité en possède une aussi. Si l’on remonte à  l'Antiquité grecque, dire la vérité dans l'art, c'était d'abord exprimer l'harmonie de l’univers, du « cosmos » ; à l'ère des religions monothéistes, la grandeur et la sublimité du divin ; dans nos démocraties humanistes, la profondeur et la richesse du génie humain. Ce qui caractérise au plus haut point notre humanisme moderne,  c'est en première approximation ceci : alors que, dans les civilisations du passé, la loi tirait sa légitimité de son enracinement dans un univers extérieur aux hommes, ou prétendu tel ( celui de la cosmologie ou de la religion),  la loi démocratique se veut de part en part faite par et pour les êtres humains. C'est là la signification la plus profonde de la grande  Déclaration l789 mais aussi, sur le  plan institutionnel, de la création des Parlements : au lieu que, comme c'est encore le cas dans les sociétés religieuses, la légitimité des autorités soit dérivée d'une source théologique  (les hommes peuvent par exemple épouser quatre femmes parce que c'est ainsi dans le Coran), la loi démocratique, laïque, se veut construite à partir de la volonté,
des intérêts et de la raison des êtres humains. Ils sont, si l'on veut, les génies de la loi.

Il en va de même dans la sphère  de  la culture. A la fin du théologico-politique  répond celle du théologico-culturel.  Au lieu de refléter un ordre extérieur aux hommes ( cosmique ou religieux), l'œuvre  d'art va devenir, dans les sociétés modernes, l'expression de la personnalité d'un individu, certes hors du commun, "génial", mais néanmoins humain.
Un humanisme esthétique est né, parallèle à celui qu'institue la politique.
C'est à partir de cette révolution occidentale et moderne, inédite dans l'histoire jusqu’au XVIIe siècle européen, que la question de la  "création" va pouvoir se poser - là où partout, auparavant, l'art n'était que reflet d'un autre monde,  imitation  de la nature ou du divin, non pas innovation mais avant tout perpétuation d'une tradition, non pas "invention" mais simple "découverte".    
Un mot, un concept, symbolise plus et mieux que tous les autres ce mouvement d'humanisation de l'art : "esthétique". Bien que grec, par son étymologie (aisthesis = sensation), il possède une signification spécifiquement moderne. Dans le langage ordinaire, sans doute,  esthétique,  philosophie de l'art ou  théorie du beau sont des expressions à peu près équivalentes. Et l'on pense volontiers qu'elles désignent une préoccupation si essentielle à l'être humain qu'elles ont toujours existé sous une forme ou une autre, dans toutes les civilisations. Ce lieu commun, pourtant, est trompeur : l'esthétique proprement dite est une discipline relativement récente.  

Son émergence est liée de façon indissoluble à une véritable révolution dans le regard jeté sur le phénomène de la beauté :  la première "Esthétique" - le premier ouvrage à porter explicitement ce titre - apparaît seulement en 175O. Il s'agit de l'Aesthetica  du philosophe allemand Alexander Baumgarten. Comme toujours dans l'histoire des idées, l'apparition d'un concept nouveau, surtout s'il est promis à s'inscrire dans la durée, n'est pas insignifiante. A vrai dire, la naissance de l'esthétique est rendue possible par l'effet d'un double bouleversement intervenu dans l'ordre de l'art : du côté de l'auteur, l'apparition du génie et, du côté du spectateur, l'invention du goût ; bouleversement parallèle, sinon analogue, à celui qu'instaure, dans l'ordre de la cité, la fin du théologico-politique.


épuisé
EAN: 9782702207384
2004 | 96 pages | relié, couverture plein papier imprimé  | 25.00 €